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"Redressement productif" en France et en Europe...

Halte à la démagogie, vive les délocalisations !

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samedi 19 mai 2012.
 
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Délocalisations, le mot fait peur, car il est associé à licenciement, désindustrialisation, chômage, et même déclin, déclassement...

Et ces peurs contribuent à un moral en berne chez les Français, ce qui ne nous réjouit pas, et alimente même les difficultés du pays. Notre titre est donc évidemment au moins un peu provocateur.

Les délocalisations ne sont pas un obstacle au développement de l’emploi productif

Cet article ne discute pas de l’utilité, ou non, d’une "entreprise sans usine", pour reprendre le mot de Serge Tchuruk, PDG d’Alcatel, en 2001 [1], ni de la pertinence de la théorie de Robert Reich sur "l’Economie mondialisée" et ses "manipulateurs de symboles" [2].

Il ne traite pas non plus de l’éventuelle possibilité pour la France de se positionner, voire de se spécialiser, sur les créneaux d’innovation technologique qui font le succès d’entreprises américaines dans les TIC (Technologies d’Information et de Communication) ou le numérique : par exemple, le montant des capitaux investis dans le capital-risque aux États-Unis est 10 fois plus élevé qu’au Royaume Uni, et ... 100 fois plus élevé qu’en France ! (chiffres d’il y a une dizaine d’années, mais les ordres de grandeur sont très probablement conservés).

Cet article ne traite donc pas des emplois de conception, à très forte valeur ajoutée, mais se concentre sur les emplois productifs. En montrant que les délocalisations, même massives, ne sont pas un obstacle au développement de l’emploi productif, sous certaines conditions.

Il ne s’appuie pas non plus sur des comparaisons avec des pays ayant des caractéristiques assez éloignées (États-Unis, qui ont aussi une monnaie notoirement sous-évaluée, grâce aux privilèges du dollar), mais des pays proches, en Europe, partageant la même monnaie (zone euro) et partageant aussi a priori les mêmes difficultés liées à une monnaie sur-évaluée.

La productivité, meilleur atout pour notre compétitivité, et donc pour notre croissance !

Notre titre, et cet article, visent en fait une certaine paresse intellectuelle, et les préjugés nombreux, associés à un conservatisme, rencontré à gauche et à droite, et ne parlons pas des extrêmes gauche et droite.

Ils visent aussi toutes les démarches apparemment "de bon sens" qui cherchent à garder coûte que coûte ce qui existe à un instant donné en France, ou en Europe (ou aux États-Unis, bien sûr), quelles que soient les conditions, même si des changements objectifs existent, associés notamment à l’émergence de pays ’en développement’.

Démarches qui débouchent sur du protectionnisme plus ou moins déguisé, alors que l’histoire a montré l’effet désastreux de ces replis sur soi, très compréhensibles intellectuellement, mais catastrophiques pour l’économie.

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Atelier_Canuts de Lyon. Wikipedia.

Notre titre provocateur vise aussi les actions s’opposant à des investissements de productivité, qui dans un premier temps se traduisent souvent par des réductions d’emploi, mais qui à terme se révèlent très positives, y compris en matière d’emploi : les démarchent de productivité supposent aussi des créations d’emplois, en nombre encore plus élevés, et de niveau de qualification supérieur ; ce qui a permis des progrès dans de très nombreux domaines, comme les conditions de travail, mais aussi les conditions de vie.

Comment d’ailleurs ne pas penser à la révolte des canuts, qui à Lyon s’opposèrent à l’installation de nouvelles machines à tisser inventées par Jacquard, par peur de perdre leur emploi. Si leur raisonnement avait été juste, le chômage dans nos pays industriels n’aurait pas été de 10% récemment, mais de 50 ou 80% ! Et le plein emploi, constaté en de nombreux pays occidentaux avant ces crises majeures (2007 - 2012), n’aurait par exemple pas été possible.

L’Allemagne montre l’exemple : des délocalisations massives... et des emplois qui se développent !

Mais revenons à nos délocalisations. Il convient tout d’abord de donner des informations dont personne ne parle, qu’aucun média ne développe : une des recettes de l’industrie allemande (et notamment automobile) a été de recourir à des délocalisations massives en matière de production de pièces, notamment dans les pays de l’ancienne Europe de l’Est [3] (ou dans les Länders de l’est, suite à la réunification, là où le chômage était important alors que les personnels disposaient de formation appropriée).

Ces délocalisations massives, en des lieux où le coût du travail était faible, a permis de baisser considérablement le prix de revient des produits finis, tout en conservant l’assemblage en Allemagne ou dans des pays de la zone euro à coût élevé. Ce qui fait que l’Allemagne apparaît comme exemplaire, dans tous les pays comme la France où le chômage reste massif.

Bien sûr, il ne s’agit pas pour nous de négliger les autres facteurs de succès en Allemagne :
-  investissements importants et continus en Recherche et Développement (R&D), qui permettent une innovation constante, une demande forte et des prix de vente confortables
-  tissu économique dense de PME familiales dynamiques, aidées dans l’exportation par les groupes allemands qui leur sous-traitent des pans entiers de leur production
-  marges commerciales des entreprises correctes, et non ridicules comme en France, qui permettent ces investissements en innovations et en productivité
-  esprit gagnant / gagnant dans la société allemande, recherche de concertation avec les syndicats, qui sont puissants et ne font appel à la grève qu’en dernière extrémité, etc.

Tous ces éléments concourent de façon significative à la réussite de l’économie allemande, ainsi bien sûr que les réformes structurelles lancées sous le chancelier (socialiste) Schröder (réformes Hartz I, II, III, IV). Et il ne serait question de séparer un élément de cet ensemble de facteurs de succès, pour en faire LE critère décisif.

Et s’il est effectivement important de raisonner en "coût complet", il ne faut pas s’arrêter en chemin dans ce raisonnement. Et nous resservir l’argument sempiternel de la productivité du travail horaire en France qui "compte parmi l’une des meilleures au monde", même devant l’Allemagne [4] : il faut alors comparer la richesse produite en France, par habitant, avec celle dans les autres pays. Et la comparaison se révèle alors au détriment de notre pays, et cela fait s’effondrer cet argument péremptoire. Voir par exemple notre article "Productivité horaire ET chômage records en France..."

Bref, s’il n’y a pas UN critère exclusif qui expliquerait la réussite allemande, il est tout aussi clair que ces délocalisations massives ont permis à l’industrie allemande de résister dans la compétition internationale, malgré un euro fort, au point de redevenir le premier exportateur mondial, avec 170 milliards d’euros d’excédent en 2011, devant même la Chine, pourtant devenue récemment n°2 mondial de l’économie derrière les Etats-Unis !

Pendant qu’en France notre déficit se creuse depuis 2000, pour atteindre le montant record de 70 milliards en 2011 ! Soit le taux record de 4 points de PIB en 2011. [5]

Si l’industrie allemande, malgré tous ses atouts, a quand même fait appel à des délocalisations massives, en faisant fabriquer des éléments en Europe de l’Est ou en Asie, c’est qu’il n’y a pas d’autre solution ! Il ne faut donc pas raisonner en tout ou rien, en blanc et noir, en diabolisant les délocalisations, mais au contraire voir que ces délocalisations n’empêchent pas, tout au contraire, l’Allemagne de continuer à produire des parties très importantes en Allemagne, et bien entendu les pièces à plus forte valeur ajoutée...

Et puisque les situations sont assez différentes d’un pays à l’autre, ce qui compte dans les comparaisons, ce ne sont pas des chiffres, la même année (par exemple quand on nous a dit pendant la campagne Présidentielle 2012 que le coût horaire français restait proche de celui en Allemagne), mais leurs évolutions, dans la période récente. Et là la comparaison avec les pays qui s’en sortent le mieux (Allemagne, Pays Bas) est très claire :

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Evolution de la part des export. des pays de la zone euro, dans les export. totales, 2000-2010, Coe-Rexecode, 2012

Comme par hasard, l’Allemagne et les Pays Bas ont des évolutions dans le même sens, pour l’évolution des exportations et des coûts salariaux unitaires. Alors que les pays du Sud ont les évolutions en sens inverse :

(PNG)
Coûts salariaux unitaires, zone euro, 2000-2011, Coe-Rexecode, 2012.

Enfin, les évolutions faites en Allemagne (réformes récentes) ou aux Pays Bas n’ont pas empêché un pouvoir d’achat plus favorable qu’en France :

(PNG)
Pouvoir d’achat du PIB, par habitant, zone euro, 2011. Coe-Rexecode, 2012

Halte à la démagogie, au clientélisme

Il est donc urgent que nos hommes politiques arrêtent avec la démagogie, qui les a tant caractérisés ces derniers temps, y compris lors de la dernière campagne Présidentielle.

Bien sûr il serait souhaitable de garder l’assemblage [6] en France, dans de nombreuses industries, mais dans l’état où se trouvent nos entreprises (marges extrêmement faibles, investissements récents très faibles, incertitude très grande), la première priorité pour ces entreprises est de restaurer leurs marges, tout en se développant à l’étranger. Il est donc logique de chercher à se rapprocher des lieux de consommation de ces produits, en installant des usines dans les pays en forte croissance.

Le "redressement productif" est donc nécessaire en France, mais ce sera une œuvre de longue haleine, qui sera payante à terme. Et qui devra se détourner de toute démarche à courte vue, électoraliste, visant à sauver quelques centaines d’emplois pour mieux licencier des milliers de personnes quelques mois ou années plus tard, car l’entreprise sera alors en danger de mort imminente, ou en dépôt de bilan !

Bref, détournons-nous de conceptions étriquées, à courte vue, sans connexion fine avec le réel, et rapprochons-nous au contraire des démarches qui ont fait leurs preuves à l’étranger, à nos portes ! et qui sont à même de redonner espoir à la population française (notre ’moral’ est un des pires dans la planète, après l’Irak et l’Afghanistan...).

Mais cela demande d’être pragmatique, et de laisser tomber les dogmes du 19e siècle. Bien sûr nous ne pourrons jamais concurrencer les pays émergents sur la seule base des coûts salariaux, mais de nombreux exemples montrent qu’avec de la créativité, et du courage, il est possible de faire reculer le chômage. Y compris dans le textile, que ce soit en France ou en Italie, dont l’industrie est en meilleur état qu’en France, malgré tout ce qu’on peut dire sur la situation économique de l’Italie. [7]

D’ailleurs en France (en 2007), "contrairement au sens commun dominant aujourd’hui, l’augmentation du nombre d’emplois a été plus importante en rythme annuel depuis 1990 que pendant la période de forte croissance économique des années 1950-1975 ! [8]

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Plus d’emplois créés (1990-2007) que pendant les 30 Glorieuses !

Reprenons-nous, comme dans l’histoire de France, et relevons les défis, énormes !

Donc la situation en France n’est pas conforme aux rumeurs, au défaitisme, et aux théories fumeuses des anti-capitalistes, et des anti-mondialisation.

Mais ce pragmatisme, cette créativité et ce courage que nous appelons de nos vœux passent aussi par la fameuse, et non appliquée, "Stratégie (européenne) de Lisbonne" (2010, puis 2020) qui devait faire de l’Union "l’économie de connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde". Et cela demande donc du courage de nos hommes politiques, nationaux et européens.

La crise en Grèce qui reprend ces jours-ci, avec une ampleur qui nous fait frôler les abysses, dans la zone euro, va nous obliger à enfin prendre le taureau par les cornes, et à faire les réformes de plus en plus nécessaires, en France et en Europe. Sinon, c’est tout l’édifice européen qui pourrait s’effondrer, et nos efforts de ces dernières années, incomplets en matière de construction européenne, déboucheraient sur un des plus fantastiques gâchis de l’histoire.

Dans son histoire, la France a su se montrer à la hauteur des crises, même quand elles étaient gravissimes. Cette crise est assurément de l’ampleur des plus fortes jamais vécues par notre pays, relevons le défi !

Et nombreuses sont les entreprises françaises qui ont délocalisé une partie de leur production, tout simplement pour survivre, et certaines d’entre elles ont constaté les bienfaits d’une telle politique, quand elle est bien menée (nous n’avons pas d’exemple sous la main, mais ils existent !).

D’ailleurs c’est une simple application du constat qu’il vaut mieux une part plus faible d’un très grand gâteau, que 100% d’un tout petit gâteau (quand ce gâteau peut encore exister !)... Règle qui est appliquée par exemple dans les start ups : les créateurs voient leur part diminuer très fortement avec le temps, mais si l’entreprise se développe bien, tous sont fortement gagnants, y compris eux !

Évidemment, l’acceptation de délocalisations massives, au niveau de la production, passe aussi par le développement de formations, massives également, destinées aux personnes directement touchées par les suppressions de postes et licenciements : notre économie ne peut s’adapter qu’en associant les populations touchées, et en leur offrant les moyens de s’adapter aux évolutions d’un monde en pleines mutations, accélérées.

Il est tout aussi clair que des réformes d’ampleur doivent être réalisées, comme celles que Mario Monti réalise actuellement en Italie. Dont celles non encore appliquées, qui figuraient en recommandations de la commission "croissance" présidée par Jacques Attali (et à laquelle avait participé Mario Monti !).

[1] ’Alcatel se donne dix-huit mois pour devenir une « entreprise sans usine »

[2] Voir par exemple "L’ECONOMIE MONDIALISEE DE ROBERT REICH : APPROCHE GEOGRAPHIQUE"

[3] "Les délocalisations vers les pays de l’Est sont une donnée structurelle de l’économie allemande. L’Allemagne est l’un des pays qui délocalise le plus, sans pour autant être victime de désindustrialisation." Extrait de "Délocaliser n’est pas une fatalité", article du Monde (27 février 2012) dont d’ailleurs nous contestons certaines interprétations majeures, voir plus bas.

[4] "Délocaliser n’est pas une fatalité", Le Monde, 27 février 2012

[5] Centre d’observation économique et de Recherche pour l’Expansion de l’économie et le Développement des Entreprises, 7 février 2012 "France : le déficit du commerce extérieur atteint le record de 4 points de PIB en 2011"

[6] Il ne faut d’ailleurs pas oublier que l’assemblage ne représente souvent que 5 à 10% de la valeur ajoutée des produits. Ni, quand on parle plans sociaux, que 10 000 emplois sont détruits, et pratiquement autant sont créés en France, chaque jour ! Ce qui ne console bien sûr pas les licenciés, mais il faut tenir compte de ces réalités quand on raisonne sur un pays comme la France, faute de quoi on est condamné à toujours être en retard d’une guerre économique !

[7] Le drame de l’Italie est qu’elle garde une dette (du genre 120% du PIB) depuis des années, mais son industrie a des positions plus fortes que la nôtre, y compris à l’export, et l’Italie a des comptes équilibrés hors intérêts de la dette. Cette situation est d’ailleurs une preuve vivante à la fois de ce que nous pouvons faire, et du grand danger à avoir des dettes en croissance forte, du fait de déficits publics non contrôlés.

[8] "Productivité, durée du travail et emploi"


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